Le Business du Jeu Vidéo : MARVELOUS

Tout semble opposer Capcom de Marvelous. Si Capcom est aussi vieux que le jeu vidéo japonais, Marvelous a la fraîcheur d'une dizaine d’années. La marque de Capcom tient dans le recyclage industriel de ses blockbusters alors que les jeux Marvelous font montre d'une identité propre. Le vieux mercenaire accumule les victoires commerciales avec insolence, l’apprenti manque à chaque nouveau projet de se ruiner. La crise financière a chatouillé Capcom, elle menace de faire tomber Marvelous. Le géant ne parie pas un Yen sur la Wii à ses débuts, la fourmi s'y investie corps et âme dès son lancement. Capcom s’accroche à sa place de cinquième dans le Top 100 des "studios de développement les plus rentables du monde" pour l'année 2009. Marvelous n'aspire qu'à exister dans le monde du jeu vidéo, tout simplement.

L'origine du petit Scarabée

Le Business du Jeu Vidéo : MARVELOUSLes racines de Marvelous Interactive viennent de l'historique éditeur / développeur de jeu vidéo Pack-In-Video. Apparu à l'aube des années 1970, la société crée une multitude de jeux jamais sortis du Japon. En 1996, la firme vieillissante se fait racheter et devint Victor Interactive. Le groupe connait la célébrité en Occident par l'édition de la série des Harvest Moon à partir de 1998. Victor Interactive se fait à son tour racheter en 2003 pour devenir enfin le Marvelous Interactive que l'on connait. La maison mère, Marvelous Entertainment, représente un pilier de la culture japonaise : producteur de séries TV, label de musique, studio d'animation (Artland). Un pilier qui menace aujourd'hui de s'écrouler.

La crise et ses effets sur le Scarabée

Le Business du Jeu Vidéo : MARVELOUSLe business du jeu vidéo semblait épargné par la crise financière avec un chiffre d'affaires de 50 milliards en 2008, mais il a été en réalité gravement touché. Les plus grands souffrent de l'hémorragie de leur compte bancaire : Microsoft, Sony, EA, Midway, Take 2, THQ, Activision-Blizzard. Tous les groupes cotés en bourse accusent le coup et licencient massivement dans les quatre coins du monde. Et que se passe t-il quand les gros doivent se serrer la ceinture ? Les petits meurent de faim. La production d'un jeu coûtant de plus en plus cher, il ne faut donc pas s'étonner que Marvelous se « capcomise » (quelque peu) en éditant une dizaine de Harvest Moon sur DS. Le mignon jeu de gestion à la ferme prête évidemment à sourire quand on voit le reste du catalogue de Marvelous. La pointe de la créativité vidéoludique a toujours vécue à l'ombre des blockbusters. Les consommateurs restent typiquement plus attirés par la suite d'un jeu vidéo connu que par une nouvelle expérience ludique. Les bénéfices en provenance de Harvest Moon servent ainsi à réunir le budget nécessaire pour financer des projets d'envergure.

2007 : No More Heroes, violence et déboires

Le Business du Jeu Vidéo : MARVELOUSLa photo ci-contre montre le président de Marvelous, Yasuhiro Wada et Suda 51 (à droite) en train de distribuer des rouleaux de PQ aux couleurs de No More Heroes. Ce jeu se veut plus accessible que les précédentes productions de Suda 51. De par sa violence décomplexée, NMH demeure un ovni dans le catalogue de la Wii, et cela bien avant MadWorld. Clairement orienté plus Beat'em all que GTA-Like, NMH exploite la Wiimote dans une escalade de violence au sabre laser : « Je ferai également de mon mieux pour rendre No More Heroes aussi, voire plus violent que Manhunt 2 ! ». Tout allait bien jusqu'à ce que l'affaire Manhunt 2 n'explose sous les yeux médusés de Suda 51. Les partis politiques conservateurs de tous les pays s'acharnèrent sur Manhunt 2 au point de dénaturer le jeu à coups de censure. Craignant une interdiction de vente pure et simple, la sortie de NMH se vit retardée deux fois en Europe : Suda 51 préféra prendre la décision d’autocensurer son bébé. A sa sortie en 2007, NMH connait d'abord un flop mémorable au Japon, ce qui écœura Suda 51 : « Tandis que les ventes ne sont pas aussi bonnes que je l'espérais, les titres de Nintendo se vendent bien. J'ai été vraiment très surpris de la réalité de la Wii, parce qu'avant de faire No More Heroes, je ne m'attendais pas à ce que la Wii soit une console visant uniquement les non-gamers. La réalité est différente de mes attentes ».
Ce cri du cœur exprime le ressenti des principaux acteurs qui ne trouvent pas leur place sur Wii. Si le catalogue Wii compte désormais de nombreux éditeurs-tiers, Nintendo ne partage que chichement le gâteau et accapare plus de 60% de parts de marché sur sa propre console en 2008. Dans le Top 20 des meilleures ventes en 2008 sur Wii, quinze sont signées Nintendo. Dans le Top 5 des meilleures ventes en 2008 tous supports confondus, les deux premiers sont Mario Kart Wii et Wii Fit. Dans le Top 10 des jeux les plus vendus de l'histoire, Wii Sports arrive premier, Wii Play sixième et Wii Fit dixième. Un constat du monopole indéniable de Nintendo sur sa machine, qui risque de coûter la vie à tous ceux qui n'ont pas les moyens de s'imposer, dont Marvelous.
Le PDG de Marvelous fixait l'objectif de vente mondiale de NMH à 500.000 exemplaires. Au final, NMH sauve juste l'honneur avec 450.000 unités vendues (dont 40.000 seulement au Japon). Marvelous fusionne avec sa maison mère pour éviter la faillite. Mais la situation du Scarabée s'est désormais aggravée avec la crise financière, et Marvelous ne peut plus se permettre de financer les nouvelles excentricités de Suda 51. Si NMH 2 est prévu sur Wii en 2010, NMH 3 sur PS3 est plus que compromis selon le PDG de Marvelous : « Si nous faisons un jeu conforme à 100% aux idées de Suda 51, nous courrons droit à la banqueroute ».

2009 : La Quinte Royale de Cing

Le Business du Jeu Vidéo : MARVELOUSLes ventes décevantes de NMH aux Etats-Unis et au Japon obligent Marvelous à adopter une toute autre stratégie. Puisque l'Europe est friante des productions du Scarabée, pourquoi ne pas viser ce marché en priorité et exploiter les bénéfices pour assurer ailleurs la visibilité du jeu ? Le nouveau bébé du studio Cing, Little King Story, sort d'abord en avril chez nous, puis en juin aux Etats-Unis et finalement en septembre au Japon. Le jeu aurait fait un carton s'il ne s'était pas retrouver noyé dans la masse des rayonnages Casual. Effectivement, on entre dans un univers aux tons pastel, avec des personnages et des décors de conte de fée. Trop naïf, me direz-vous ?
Oui, mais c'était sans compter la réussite des Pikmin, dont Cing s'inspire librement. L'esthétique enfantine de LKS cache en réalité un redoutable gameplay à base de gestion et de stratégie, auquel s'ajoute une bande-son composée de musique classique (Ravel, Bach, Bizet etc.). « Comme Le Petit Prince de Saint-Exupéry est un de mes livres préférés, je pensais faire un titre poétique » déclare Yoshirô Kimura, le directeur artistique de Cing. LKS, un jeu qui vaut de l'or et qui pourtant, au grand dam du PDG de Marvelous, n'en a pas rapporté un gramme ! LKS plafonne à 130.000 unités vendues. Le président Y. Wada en était tellement déboussolé qu'il s'est lâché en personne sur le blog de Cing : « Marvelous est encore considéré comme un petit éditeur dans le monde du jeu vidéo et nous n’avons pas les moyens d’inonder les télévisons de publicités pour promouvoir Little King story, Muramasa ou No More Heroes. Tous ces jeux, développés avec un amour et une passion sans bornes par leurs créateurs, ont joui d’un succès d’estime considérable. La quasi-totalité des retours soulignent leur excellence en termes strictement ludiques. Et pourtant, c’est étrange, tellement étrange… Tous ces softs ne se sont pratiquement pas vendus. Certes, le marché actuel est en berne, mais on voit encore certains jeux se vendre par million. Alors pourquoi pas les nôtres ? Aujourd’hui, nous avons absolument besoin que LKS se vende bien. Nous ne voulons pas mourir maintenant ».

Le dernier coup de sabre de Vanillaware

Le Business du Jeu Vidéo : MARVELOUSLe Scarabée tente son dernier coup de poker dans la plus grosse panique : éditer Muramasa, du studio Vanillaware. Le jeu possède un véritable souffle épique et s’applique à retranscrire les compositions envoûtantes du Japon médiéval. Muramasa brille par ses trésors visuels et sa maniabilité parfaitement huilée. Le jeu sort en avril au Japon, en septembre aux Etats-Unis et en novembre en Europe. N'ayant plus aucun moyen de financer une campagne publicitaire, Marvelous compte sur les échos de la presse spécialisée. Le célèbre magazine japonais Famitsu ne s'y trompe pas (34/40), ni les sites de référence IGN (8.9/10) et Eurogamer (7/10). Hélas, le jeu connait actuellement un échec commercial aussi assourdissant qu’incompréhensible… Odin Sphere, le précédent jeu de Vanillaware atteint 320.000 exemplaires vendus sur PS2 quand Muramasa n'atteint pas la moitié : 140.000 exemplaires sur Wii.

Un Scarabée pris au piège

Le Business du Jeu Vidéo : MARVELOUSLa Wii n'aurait donc pas besoin de jeux adultes, de développeurs talentueux et d'éditeurs casse-cou ?
Rien n'est plus faux, la Wii ne peut lutter en terme de puissance avec les consoles HD, elle doit donc miser sur le génie à l'œuvre dans ces jeux. Reste que produire un jeu au contenu ambitieux coûte cent fois plus cher en temps et en argent qu'un jeu Casual, dont le parc de gamers est mille fois plus grand. Au lieu d'amener progressivement les nouveaux publics vers des jeux denses et innovants, la politique commerciale Casual a asphyxié le marché. Ce n'est pas un hasard si dans le Top 10 des jeux les plus vendus en provenance d'éditeur-tiers sur Wii, on trouve 5 Party-Games : Mario et Sonic aux J.O. (Sega), Carnival : Fête Foraine (Global Star), Game Party (Midway), Sport Island (Hudson) et Rayman contre les Lapins Crétins (Ubisoft).
Pendant ce temps, les jeux Marvelous sont ignorés des charts, et le Scarabée accuse des pertes s'élevant à 1 milliard de Yens (environ 8 millions d'Euro). C'est à vous rendre désespérément fou de voir ainsi des chefs d'œuvres mourir dans le plus grand anonymat. On étouffe le talent sous le silence : alors que Marvelous était fier d'annoncer No More Heros 2 au Tokyo Game Show de 2008, le Scarabée fut cruellement absent du salon en 2009 : « Nous n'avons malheureusement pas les moyens financiers pour être présents au TGS cette année. Nous préférons garder cet argent pour d'autres investissements plus urgents ». Le PDG de Marvelous ajoute qu'en Angleterre, « la grande majorité des revendeurs ont purement et simplement décidé de boycotter et ne pas commercialiser Muramasa parce que, je cite, le jeu ne correspond pas aux attentes du public ». Pourquoi les jeux marginaux sont condamnés au bûcher de l'oubli ? Parce qu'ils n'entraînent pas assez de publicité, parce qu'ils n'attirent pas assez de public, parce qu'ils ne rapportent pas d'argent. Que vont devenir des micro-studios tels Grasshopper (48 employés), Cing (29 employés) et Vanillaware (17 employés) sans Marvelous ? Il faut arrêter l'hémorragie des cerveaux, sinon à quoi les gamers vont jouer demain sur Wii ???

Mise à jour : No More Marvelous

Le Business du Jeu Vidéo : MARVELOUSDécembre 2009

Marvelous est au plus mal lors de son principal meeting dédié aux investisseurs. Sur quatre jeux sortis sur Wii prendant le premier semestre fiscal, un seul a permis de générer un retour sur investissement. Les dettes s'accumulent, et les financements se font de plus en rares.

Janvier 2010

Les ventes de jeux Marvelous dégringolent. La sortie de chaque titre fort (Muramasa : The Demon Blade, No More Heroes 2) provoque des bides incompréhensibles aux USA. Marvelous finit par vendre 50% du capital d'un autre éditeur, Rising Star Games, qu'il détenait depuis 2004. Ce dernier est en fait un distributeur européen spécialisé dans l'édition de licences japonaises.

Fevrier 2010

Le président de Marvelous se bat contre vents et marées. Il annonce en personne sa baisse de salaire (-77%), ainsi que celles des directeurs (-43%) et des cadres (-17%) pour éviter de recourir aux licenciements des employés.

Mars 2010

Un des principaux collaborateurs de Marvelous, le studio Cing, meurt dans l'indifférence de l'industrie et de la presse. En réaction, le président historique de Marvelous, Yasuhiro Wada (créateur de Harvest Moon), donne sa démission. Il continue de soutenir son équipe, mais en tant que simple "consultant".

Avril 2010

Marvelous cède ses droits sur le jeu Little King's Story, en vue d'une adaptation sur iPhone. Si cette opération permet à Marvelous d'obtenir de nouveaux financements, elle n'est plus d'aucun secours pour Cing, trop endetté.

Mai 2010

L'heure est au bilan. Sur les 20 derniers jeux sortis, Marvelous n'a vendu que 600.000 exemplaires tout compris. Le chiffre d'affaires a décliné de 21% (73.7 millions d'euros), tandis que les pertes ont progressé de 33% (14.2 millions d'euros).

Juin 2010

Marvelous a tout fait pour l'éviter, mais voilà l'éditeur contraint d'entamer un plan de restructuration en vue de redresser sa situation financière. Tous les projets de licences originales sont désormais annulés, seul survit la populaire franchise Harvest Moon.

Les jeux Cing sur Nintendo DS
Another Code: Two Memories (2005)
Hotel Dusk: Room 215 (2007)
Monster Farm DS (2007)
Monster Rancher DS (2008)
Again (2009)
Last Window (2010)

Les jeux Cing sur Wii
Little King's Story (2009)
Another Code: R – A Journey into Lost Memories (2009)

Platon21 le 24/10/2009