Le Business du Jeu Vidéo : SEGA

La guéguerre Sega / Nintendo étant déjà largement abordée dans mon dossier "Le Business du Jeu Vidéo : Capcom", je me suis focalisé sur les quatre étapes clés de Sega : la gloire, la chute, le doute et la renaissance. Et n'oublies jamais, petit gars : Sega, c'est plus fort que toi !

1982-2000 : La course de Sonic

Le Business du Jeu Vidéo : SEGASega est une entreprise très éloignée de l’idéologie de Nintendo. La philosophie de Sega est celle du bourgeois. Mais attention à ne pas faire de contresens : je parle ici de la bourgeoisie du XVIIIème siècle. Avant de « s’embourgeoiser » (c’est-à-dire d’épouser le style de vie du noble), le bourgeois est un jeune homme un peu fou : libertin, révolutionnaire, audacieux en affaires, belliqueux et héroïque sur les champs de bataille, artiste dans l’âme, parfois auteur d’inventions farfelues. C’est le portrait craché de Sega ! Car ce qui rapproche le bourgeois du XVIIIème siècle de Sega, c’est cette attitude déraisonnable. Tous deux se lancent dans des aventures dont ils ignorent le rendement futur, et n’hésitent pas à y engager jusqu’à la dernière pièce. Citons les coups d’éclats : dès 1982, le Bourgeois sort Astron Belt, le premier jeu sur borne d’arcade utilisant des séquences vidéo sur support CD. Et la même année, SubRoc-3D, le premier jeu en 3D isométrique. En 1984, le Bourgeois fait confiance à Yu Suzuki, dont le génie est de la trempe de Shigeru Miyamoto. Y. Suzuki est le précurseur de nombreux genres : le jeu de course en moto en 2,5D : Hang-On (1985), le jeu de course avec vue externe : Out Run (1986), le jeu d'avion en 2,5D : After Burner (1987), le jeu de course en 3D : Virtua Racing (1992), le jeu de combat en 3D : Virtua Fighter (1993). D’autres créateurs de talent se joignent à Sega. Yuji Naka est par exemple l'équivalent de Gunpei Yokoi pour Nintendo. Déjà responsable de Phantasy Star (1988), il expérimente une technique qui permit d'accélérer le scrolling dans les jeux. Y. Naka crée ainsi en 1991 la mascotte de Sega, Sonic the Hedgehog. Si Nintendo a Rare, le Bourgeois peut compter sur le studio Ancient, dont Yuzo Koshiro est l'un des compositeurs les plus connus au monde : Shinobi (1987), Street of Rage (1991). Sega profite aussi de la rébellion des anciens employés de Konami. Le Bourgeois obtient l’exclusivité des licences prestigieuses de leur nouveau studio, nommé Treasure : Gunstar Heroes (1993), Radiant Silvergun (1998) et Ikaruga (2001). Technologiquement, le Bourgeois est toujours en avance sur la concurrence : la Master System dispose déjà en 1987 d’une extension pour connecter des lunettes 3D, destinées à certains jeux en particulier. La Megadrive est la première console en 1992 à pouvoir lire des jeux sur support CD grâce à l’extension « Mega-CD ». La Dreamcast accueille en 1998 les premiers jeux en ligne sur console : Phantasy Star Online et Quake 3. A chaque génération de consoles, le Bourgeois secoue le marché par sa vitesse. Le Bourgeois lance la première console 8 bits : la Sega Computer en 1983; puis la première 16 bits en 1988 : la Megadrive; ensuite la première 32 bits en 1994 : la Saturn; et enfin la première 128 bits en 1998 : la Dreamcast. Une véritable course !

2001 : Le repos du hérisson

Le Business du Jeu Vidéo : SEGACependant, à côté des bourgeois flamboyants comme Beaumarchais, il y a tous ceux qui sont tombés sur les champs de bataille. Ceux qui ont échoués à accéder à la propriété, les victimes broyées par l'Histoire, les artistes et les inventeurs restés incompris. Et malheureusement, la deuxième partie de l’histoire de Sega se rapproche de cette image de la bourgeoisie déchue. Après la série noire des échecs du Mega-CD, de la 32X et de la Saturn en 1995, le Bourgeois a les comptes bancaires dans le rouge. Que faire ? Abandonner le marché à son rival de toujours, la tortue Nintendo ? La fable de La Fontaine aurait donc cruellement raison : « Rien ne sert de courir, il faut partir à point ». La vitesse fulgurante de Sonic l'aurait désservit au point de ne pas voir l'inéluctable. A prendre tout le monde de court et à ne plus toucher terre, le risque de chute est imminent. Mais si le hérisson abdiquerait noblement face à la tortue italienne, il n'en va pas de même face au grand méchant loup. Sony, roi du multimédia, a avalé les consommateurs grâce à la Playstation en 1994. Le défi est lancé : le Bourgeois veut ridiculiser la console 32 bits du grand méchant loup et la 64 bits de la tortue. Comme Sega n’a plus les moyens de lutter seul contre les géants du marché, le Bourgeois va monter une « équipe de rêve », d’où le nom de « Dream-Cast ». Le Bourgeois fait appel à Hitachi pour la carte mère, Nec pour la carte graphique, Yamaha pour la carte son et Microsoft pour le système d’exploitation. La console réunit le meilleur de la technologie de l'époque. Ce monstre de puissance va paradoxalement fragiliser Sega, puisque le Bourgeois était aussi le numéro un du secteur de l'arcade, loin devant Capcom, Konami et Namco. Les jeux Dreamcast, parfaitement optimisés, se révèlent être des versions supérieures à l’arcade : Virtua Fighter 3 (1998), The House of the Dead 2 (1998), Soulcalibur (1999). Pourquoi les gamers se rendraient dans une salle d'arcade alors qu'ils peuvent jouer chez eux à un prix moindre et à des jeux plus beaux ? La Dreamcast provoque la crise fatale de l'arcade, ce qui ruine le secteur privilégié de Sega. De 1998 à 2000, le Bourgeois est en avance d'une génération de console mais n’arrive pas à se remettre de la vieille banqueroute de la Saturn, du lancement marketing de la Dreamcast et de la crise de l'arcade. 2001 sonne le glas avec l'arrivée de la PS2, de la GC et de la Xbox. Le Bourgeois était loin de se douter qu'en confiant le système d'exploitation de la Dreamcast à Microsoft, ce dernier en profiterait pour le doubler. Y. Suzuki propose alors au patron de Sega, endetté jusqu’au cou (2,5 milliards de dollars de pertes), un pari : produire le jeu vidéo le plus cher de l’histoire. C’est quitte ou double. Soit le projet Shenmue fait vendre des consoles par wagon, soit l’échec du jeu entraîne Sega tout entier avec lui. Et c’est ce qui advint ! Après avoir injecté 70 millions de dollars dans la production, Sega n’avait de toute façon plus les moyens d’établir une campagne promotionnelle pour le jeu. Shenmue constitue un formidable suicide, d’égale dignité avec les grands bourgeois du XVIIIème siècle.

2001-2004 : En quête de vitesse

Le Business du Jeu Vidéo : SEGALe Bourgeois s’est fait écrasé, ruiné, lâché par tous. Est-il temps de se retirer complètement de ce nid de crabes, et dire « meeerde » à tous les gamers qui n’ont pas su reconnaitre son talent ? Mais Sega a marqué trop profondément l’histoire des jeux vidéo. Il lui faut revenir coûte que coûte. Le Bourgeois se rapprocha tristement de tous ceux qui l’ont poignardé : Nintendo, Microsoft et Sony. Les trois ogres jubilèrent : comme à la conférence de Yalta en 1945, ils vont pouvoir se partager le monde dans le plus grand secret. Sega devient une ligne de démarcation stratégique tel le mur de Berlin entre les grandes puissances. Le Bourgeois se voit contraint de distribuer son patrimoine. Microsoft se taille la part du lion sur Xbox : Jet Set Radio 2 (2002), Crazy Taxi 3 (2003), The House of the Dead 3 (2003) et surtout Shenmue 2 (2003). Nintendo n'est pas en reste en arrachant le trophée suprême de Sega sur GC : Sonic Adventure 2 (2001); suivent également Super Monkey Ball (2001), Virtua Striker 3 (2002), Ikaruga (2003), Skies of Arcadia (2003) et Phantasy Star Online 2 (2003). Ce dernier est d'ailleurs un cadeau empoisonné, une faille de sécurité dans le jeu va ouvrir la porte du piratage sur GC ! Seule la PS2 de Sony semble en retrait avec : Rez (2002), Virtua Fighter 4 (2002) et Virtua Tennis 2 (2002). Premier constat : Sega dispense le strict minimum de son savoir-faire à Sony. Ensuite, le Bourgeois cherche avant tout à survivre. Les jeux distribués sont soit des adaptations de l'ère Dreamcast, soit des suites de succès arcade. C'est un passage à vide artistiquement, mais l'urgence n'est pas là : les blockbusters devaient rapporter les fonds nécessaires à la lente reconstruction de la société. Le Bourgeois n'a pas dit son dernier mot.

2005-2010 : Le retour de Sonic

Le Business du Jeu Vidéo : SEGASi les jeux obtiennent un certains succès critique, cela ne suffit pas à sauver le Bourgeois de l'agonie financière. L'éditeur de jeux vidéo Sammy finit par racheter Sega pour 1,4 milliards de dollars. 2005 marque l'arrivée des consoles de septième génération avec la Xbox 360. Le Bourgeois décide de se réconcilier avec le public adulte et ose enfin produire un jeu violent : Condemned. En 2006, Sega réssucite Sonic The Hedgehog. Contre toute attente, la HD n'est pas son fort, puisque le jeu est loin d'exploiter les capacités de la console. L'année 2007 voit le grand retour des licences phares et une meilleure appropriation de la HD : Sega Rally, Phantasy Star Universe, Virtua Fighter 5 et Virtua Tennis 3. A force de vouloir conquérir un public adulte, Sega subit les foudres de la censure en 2008. Le producteur de Condemned 2 raconte : « Par exemple, la possibilité de mettre la tête de quelqu'un au bout d'une pique a été ôtée. C'était trop vous savez. Nous avons également perdu quelques décapitations ». Du côté PS3, Sega est beaucoup moins présent. Même au fil des années, la morsure laissée par le grand méchant loup est toujours présente. Mais le Bourgeois offre tout de même les quatre magnifiques épisodes de Yakuza, sorte de Shenmue version Takeshi Kitano. Concernant l'avenir de Shenmue en lui-même, le Bourgeois ne sait toujours pas quelle position adoptée. En 2008, Yu Suzuki quitte son poste de chef de projet, et perd ainsi beaucoup de responsabilités. Toshihiro Nagoshi, ancien développeur de Shenmue et actuel producteur de la série Yakuza, était catégorique en 2009 : « Développer un nouveau Shenmue sur PS3 ou Xbox 360 représenterait un échec commercial monumental pour Sega ». Or Steve Lycett, le producteur de Sega & Sonic All-Stars Racing déclare aujourd'hui dans une interview pour le magazine Famitsu que la fin de la trilogie pourrait voir le jour, « à condition de trouver un soutien financier externe ». Le désastre de Shenmue 2 sur Xbox est rédhébitoire pour Microsoft. Seule une sortie sur PS3 parait « envisageable » sur la base du parc de consoles et du financement de Sony. Sur Wii, Sega tranche trop avec le reste des éditeurs qui surfent sur la vague Casual. Sa volonté de proposer des jeux adultes se heurte au décalage du public de la console (The House of the Dead Overkill : 600.000, Madworld : 400.000, The Conduit : 400.000 exemplaires vendus). Les ventes sont mauvaises, si bien que le directeur de Sega of America déclare en personne l'arrêt du développement des jeux adultes sur Wii. Il ne faut donc pas compter sur la Wii pour accueillir Shenmue. Pendant ce temps, Sonic subit plus qu'il ne transcende les différentes pistes explorées par la Sonic Team. Il faut dire que le génial leader de la Team, Yuji Naka, est parti pour fonder son propre studio en 2006 : Prope. Du coup, Sonic se retrouve à parcourir des circuits (Sonic & Sega All-Stars Racing), à faire du skate style Retour vers le futur (Sonic Riders Zero Gravity), se change en loup-garou (Sonic Unleashed), ou se bat avec une épée au Moyen-Age (Sonic et le Chevalier Noir). Bref, le Bourgeois part dans toutes les directions, sans succès. Suite à la crise financière en 2009, la société a licencié 560 salariés pour « économiser 50 millions d'euros sur les salaires du prochain exercice fiscal ». Stratégie très criticable sur le plan éthique, mais qui se révèle efficace, puisque Sega renoue enfin avec la rentabilité (chiffre d'affaires de 2,3 milliards d'euros). Les excellentes ventes de la série Mario & Sonic aux J.O. (18 millions d'exemplaires vendus sur Wii et DS) et du mature Bayonetta, noté 40/40 par Famitsu (1 million d'exemplaires vendus sur X360 et PS3), ont contribué à cette réussite. Afin de gagner davantage de cohérence et de visibilité, Sega annonce à présent Sonic The HedgeHog 4, un jeu de plateformes Old School qui suit de près le retour du plombier dans New Mario Bros. Sonic va-t-il enfin retrouver son élan, et par la même occasion, son âme ?

Platon21 le 7/2/2010